Les réformes comptables se présentent mal. Elles arrivent sous forme de listes — nouveaux comptes, nouveaux états, nouvelles règles d'évaluation — et le dirigeant qui les parcourt en conclut raisonnablement que cela concerne son comptable, pas lui.
Dans le cas du SYSCOHADA révisé, cette conclusion est fausse, et pour une raison précise.
L'un des changements introduits n'est pas une modalité technique : il a rendu visible par un tiers une situation que l'ancien référentiel laissait dans l'ombre. Une entreprise peut afficher un bénéfice et ne pas encaisser d'argent. Cela s'appelle croître à crédit, et c'est le mode de défaillance le plus fréquent des entreprises de distribution. Depuis la réforme, un banquier le lit en quelques minutes.
Ce que la révision a changé, et depuis quand
L'Acte uniforme relatif au droit comptable et à l'information financière (AUDCIF), adopté le 26 janvier 2017 à Brazzaville, a remplacé le système comptable OHADA de 2000. Il s'applique dans les dix-sept États membres.
Son calendrier d'entrée en vigueur s'est fait en deux temps, distinction qui reste mal connue : 1er janvier 2018 pour les comptes personnels des entités, et 1er janvier 2019 pour les comptes consolidés et combinés, les entités faisant appel public à l'épargne établissant à cette date leurs comptes consolidés selon les normes IFRS.
Le référentiel conserve deux systèmes : le système normal, applicable à la généralité des entités, et le système minimal de trésorerie, réservé aux très petites entités dont le chiffre d'affaires reste en deçà de seuils fixés selon la nature de l'activité — comptabilité de caisse allégée, sans production d'états financiers complets.
Le changement qui compte : le tableau de flux de trésorerie
Sous le système normal, les états financiers annuels comprennent le bilan, le compte de résultat, le tableau de flux de trésorerie et les notes annexes.
C'est le troisième qui a changé la donne. Il retrace l'origine réelle de l'argent entré et sorti sur l'exercice, réparti en trois catégories : les flux liés à l'activité opérationnelle, ceux liés à l'investissement, ceux liés au financement.
Voici pourquoi cela compte pour un dirigeant, et non seulement pour son expert-comptable.
Le compte de résultat enregistre une vente au moment où elle est facturée, indépendamment de son encaissement. Une entreprise qui vend beaucoup à crédit, dont les clients paient à quatre-vingt-dix ou cent vingt jours, affichera donc un résultat net positif tout en voyant sa trésorerie se contracter. L'ancien référentiel laissait ce décalage largement implicite : il fallait le reconstituer soi-même, à partir des variations de postes du bilan, pour le rendre visible.
Le tableau de flux le pose désormais en évidence, sur une ligne. Un résultat net positif accompagné d'un flux opérationnel négatif est un signal que n'importe quel analyste lit immédiatement. Il signifie que l'entreprise finance sa croissance avec l'argent qu'elle n'a pas encore reçu.
Ce n'est pas nécessairement un défaut — c'est le régime normal d'une entreprise en expansion. Mais c'est une information de risque de premier ordre, et elle n'est plus dissimulable.
Les autres apports, brièvement
Trois évolutions complètent le tableau, et chacune répond à un abus de l'ancien système.
La disparition des charges immobilisées. L'ancien référentiel permettait d'inscrire à l'actif certaines charges — frais d'établissement notamment — et de les étaler. Cela permettait d'embellir un résultat en différant une dépense bien réelle. Le référentiel révisé a resserré cette possibilité : une charge est une charge.
L'approche par composants pour les immobilisations. Un actif dont les éléments ont des durées d'utilité différentes s'amortit désormais composant par composant. Un bâtiment dont la toiture se renouvelle tous les quinze ans et la structure tous les cinquante ne s'amortit plus sur une durée unique. L'effet est double : l'amortissement reflète l'usure réelle, et l'entreprise anticipe mieux ses besoins de renouvellement.
Un périmètre élargi. Le référentiel a introduit des dispositions propres à des entités jusque-là mal couvertes, notamment les entités à but non lucratif.
Ce que cela impose concrètement
La conformité ne se réduit pas à un changement de logiciel.
Elle suppose une revue du plan de comptes, une formation des équipes aux nouvelles règles d'évaluation, et surtout une révision des procédures de clôture pour produire un tableau de flux fiable — ce qui exige une information sur les encaissements et décaissements que beaucoup d'entreprises ne collectent pas de façon structurée.
C'est le point de friction pratique. Produire un bilan à partir d'une comptabilité reconstituée en fin d'exercice reste possible. Produire un tableau de flux fidèle à partir de la même matière ne l'est pas : il faut une information de trésorerie tenue en continu.
Pourquoi cela change votre relation bancaire
C'est là que la réforme cesse d'être un sujet comptable.
Une banque de la place n'évalue pas une entreprise sur son activité observée, mais sur des documents normés. Le ratio qu'elle calcule en premier — la couverture du service de la dette, généralement exigée au-dessus de 1,20x — se démontre sur des flux, pas sur un résultat. Et il se démontre mois par mois, parce qu'un remboursement est un événement mensuel : une moyenne annuelle rassurante qui masque quatre mois de tension sera repérée dès que l'analyste aura reconstitué l'échéancier.
Le tableau de flux est donc devenu, de fait, l'état que l'analyste lit avec le plus d'attention. Une entreprise qui le produit proprement supprime la principale cause d'allongement de l'instruction — dans un circuit qui prend déjà soixante à quatre-vingt-dix jours.
Cet enjeu prend un relief particulier dans le contexte actuel. Au premier trimestre 2026, les crédits nouveaux aux PME camerounaises ont reculé de 18,02 % en glissement annuel, et le taux débiteur moyen est passé de 8,26 % à 9,03 % en un an. Un guichet plus étroit trie davantage, et il trie sur ce qu'il peut lire.
Le contexte structurel achève l'argument : 85,4 % des unités recensées au Cameroun opèrent dans l'informel — 367 109 sur 430 011. Une entreprise en règle avec le référentiel révisé n'est pas seulement conforme : elle se distingue dans un ensemble où la lisibilité comptable est l'exception.
La lecture qu'il faut en faire
Le SYSCOHADA révisé est présenté comme une mise en conformité. C'est exact, et c'est réducteur.
Pour un dirigeant, sa portée réelle tient en une phrase : la réforme a supprimé l'écart entre ce qu'une entreprise déclare gagner et ce qu'elle encaisse vraiment.
Cet écart était le refuge d'un certain confort. Il est aussi, très concrètement, l'endroit où les entreprises meurent — rentables sur le papier, à court de trésorerie dans les faits. Le rendre visible protège le prêteur. Il protège surtout le dirigeant, à condition qu'il regarde cet état avant que son banquier ne le fasse à sa place.
Questions fréquentes
Sources
- OHADA — Acte uniforme relatif au droit comptable et à l'information financière (AUDCIF), adopté le 26 janvier 2017 à Brazzaville, en remplacement du système comptable OHADA de 2000. Applicable dans les 17 États membres.
- Calendrier d'entrée en vigueur : 1er janvier 2018 pour les comptes personnels des entités ; 1er janvier 2019 pour les comptes consolidés et combinés, les entités faisant appel public à l'épargne établissant leurs comptes consolidés selon les normes IFRS.
- Architecture du référentiel : système normal (bilan, compte de résultat, tableau de flux de trésorerie, notes annexes) et système minimal de trésorerie réservé aux très petites entités, en deçà de seuils de chiffre d'affaires fixés selon la nature de l'activité.
- Principales évolutions : resserrement de l'inscription à l'actif des charges immobilisées ; amortissement par composants des immobilisations ; élargissement du périmètre aux entités à but non lucratif.
- BEAC — statistiques sur les coûts et conditions du crédit, premier trimestre 2026 : crédits nouveaux aux PME au Cameroun en recul de 18,02 % en glissement annuel ; taux débiteur moyen 8,26 % (T1 2025) → 9,03 % (T1 2026).
- Institut national de la statistique (INS) — 3ᵉ Recensement général des entreprises : 430 011 unités recensées, dont 367 109 informelles, soit 85,4 % d'informalité.
- Pratique bancaire de la place (Cameroun) — ratio de couverture du service de la dette généralement exigé à 1,20x minimum, démontré sur flux mensuels ; délais d'instruction de 60 à 90 jours.



