Vous refusez des dossiers que vous pourriez faire

Vous refusez des dossiers que vous pourriez faire

Kay Atangana
Kay Atangana · Ingénieur financier
··10 min de lecture·
risque de créditsurveillance prudentielleOHADAgarantie de l'ÉtatCEMAC

Un dossier refusé pour insuffisance de garanties n'est pas toujours un dossier trop risqué. C'est souvent un dossier dont on n'a regardé qu'une seule forme de sûreté — l'hypothèque — et dont on a conclu, à juste titre au vu de cette seule forme, qu'il ne couvrait pas.

La distinction n'est pas théorique. Elle sépare un risque que l'établissement refuse par prudence d'un encours qu'il laisse partir par angle mort. Et dans un marché qui se contracte, cette différence pèse directement sur le produit net bancaire.

Le contexte rend l'angle mort coûteux

Au premier trimestre 2026, les crédits nouveaux aux PME camerounaises se sont établis à 336,1 milliards de FCFA, en recul de 18,02 % sur un an — quand la contraction se limite à 5,76 % à l'échelle de la CEMAC. Le repli est donc trois fois plus marqué ici que dans le reste de la zone.

Parallèlement, le volume des créances douteuses au Cameroun a progressé de 14,5 % en glissement annuel sur le dernier exercice recensé par la COBAC, l'encours CEMAC atteignant 1 536 milliards de FCFA. Les banques publiques camerounaises affichent, elles, des ratios de créances douteuses de l'ordre de 18 à 25 %.

Ces deux chiffres ensemble décrivent une position inconfortable : une production nouvelle qui se réduit, et un stock dégradé dont le poids relatif augmente mécaniquement. Resserrer davantage les critères d'octroi accélère le premier mouvement sans corriger le second.

Il existe une troisième voie, et elle ne suppose ni d'assouplir la politique de risque ni de prendre du risque non couvert : mobiliser les instruments de sûreté qui existent déjà et qui restent, en pratique, largement inemployés.

Ce que l'Acte uniforme ouvre depuis 2010, et que peu utilisent

L'Acte uniforme OHADA portant organisation des sûretés, adopté le 15 décembre 2010 à Lomé, a modernisé en profondeur l'arsenal disponible. Six instruments y figurent, dont la pratique locale reste très en deçà de ce que le texte permet.

Le nantissement sans dépossession, inscrit au registre du commerce et du crédit mobilier, confère un droit de suite et un droit de préférence sans priver l'entreprise de l'usage du bien. C'est l'instrument central pour financer un outil de production que l'emprunteur doit continuer d'exploiter — précisément le cas de figure où l'hypothèque est inopérante.

Le nantissement de stock transforme en assiette de garantie ce qu'une entreprise de distribution porte en permanence. Une entreprise qui immobilise quatre-vingts millions de marchandise en rotation dispose d'une matière de sûreté qu'elle n'a jamais formalisée, et que son banquier n'a jamais demandée.

Le nantissement de compte bancaire et le transfert fiduciaire de somme d'argent permettent d'affecter des liquidités en garantie sans les sortir du circuit.

La cession de créance professionnelle à titre de garantie est sans doute la plus sous-exploitée dans ce marché. Elle prend appui sur ce que l'emprunteur a de plus lisible : ce que ses clients lui doivent. Elle prend un relief particulier pour les fournisseurs de l'État, dont les créances constituent un collatéral de qualité — la Caisse Autonome d'Amortissement recensait plus de 520 milliards de FCFA d'impayés de l'État à ses fournisseurs au 31 mars 2026, alors même que l'État consacrait 1 059,3 milliards au service de sa dette sur le premier semestre.

La réserve de propriété protège le crédit fournisseur en amont, et le statut d'agent des sûretés permet à plusieurs prêteurs de constituer et gérer les garanties par une seule main — sans quoi tout tour de table au-delà de deux établissements devient ingérable.

Le rehaussement public, et le point de procédure qui le rend inopérant

L'arrêté n° 018/PM du 5 février 2026 organise la garantie de l'État aux entreprises. Elle couvre jusqu'à 70 % des sommes dues pour une PME.

Un point de procédure décide de son utilité réelle, et il est du côté de l'établissement : elle se sollicite par la banque, après son pré-accord — jamais par l'entreprise en direct.

La conséquence est asymétrique et rarement mesurée. Un dirigeant qui frappe seul à cette porte perd des mois et conclut que le dispositif ne fonctionne pas. Mais l'établissement qui ne l'active pas non plus laisse passer des dossiers qu'il aurait pu instruire : sur un crédit où les sûretés disponibles couvrent 90 % au lieu des 130 % à 150 % exigés, un rehaussement à 70 % change entièrement l'arbitrage.

Une réserve de méthode s'impose, et elle vaut pour tout dispositif public : annoncé, voté et doté ne signifie pas opérationnel. Un mécanisme ne s'intègre à une politique de risque qu'après vérification qu'il indemnise réellement, dans des délais connus. C'est une vérification à faire une fois, en amont — pas dossier par dossier.

Pourquoi ces instruments restent inemployés

Trois raisons, et aucune n'est l'ignorance du texte.

La première est l'habitude de la forme. L'hypothèque est simple à évaluer, à inscrire et à réaliser. Un panier de sûretés mobilières demande un travail d'inventaire, une inscription au registre, et un suivi de l'assiette dans le temps. Ce travail est réel — il est simplement inférieur au coût de l'encours perdu.

La deuxième est le foncier. Dans un marché où la proportion de terrains enregistrés en titre individuel reste faible, l'hypothèque échoue souvent non par insuffisance de valeur mais par impossibilité d'inscription. L'établissement conclut alors à l'absence de garantie, alors qu'il y a absence d'un seul type de garantie.

La troisième est structurelle. Le troisième recensement général des entreprises dénombre 430 011 unités au Cameroun, dont 367 109 informelles — 85,4 % d'informalité. Une part considérable de la contrepartie ne produit pas les états financiers qui permettraient d'évaluer une assiette de sûreté mobilière. Cette limite est réelle, et aucun instrument ne la lève : elle borne le gisement sans l'annuler.

Ce que cela change, et ce que cela ne change pas

Il faut poser la limite avec netteté, sans quoi ce texte deviendrait une invitation à prêter davantage.

Une sûreté ne transforme pas un mauvais risque en bon risque. Elle améliore la récupération en cas de défaut ; elle ne modifie ni la probabilité de défaut, ni la capacité de l'exploitation à servir la dette. Un dossier dont la couverture du service de la dette reste sous 1,20x ne devient pas instruisible parce qu'on a nanti son stock — et le traiter ainsi reviendrait à déplacer le risque sans le réduire.

Une sûreté mobilière suppose par ailleurs un suivi. Une assiette de stock ou de créances varie ; elle se surveille, sous peine de découvrir au contentieux que la garantie s'est vidée en même temps que l'entreprise.

Enfin, le gisement dont il est question ici n'est pas illimité. Il concerne les dossiers économiquement viables mais mal couverts — pas ceux qui sont refusés pour ce qu'ils sont.

La question à porter en comité

Elle n'est pas « faut-il assouplir nos critères ? ». La réponse est non, et dans un marché où l'encours douteux progresse de 14,5 % par an elle ne se discute pas.

Elle est : sur les dossiers refusés au cours des douze derniers mois pour insuffisance de garanties, combien présentaient une couverture du service de la dette supérieure à 1,20x ?

Ceux-là ont été écartés pour la forme de leur sûreté, pas pour leur économie. L'exercice se conduit à rebours, sur un échantillon, en quelques jours. Il produit un chiffre — et ce chiffre dit exactement ce que l'angle mort a coûté.

Questions fréquentes


Sources

  • BEAC — statistiques sur les coûts et conditions du crédit, premier trimestre 2026 : crédits nouveaux aux PME au Cameroun 336,1 milliards FCFA, en recul de 18,02 % en glissement annuel, contre −5,76 % à l'échelle de la CEMAC.
  • COBAC — rapport annuel sur le système bancaire CEMAC : progression du volume des créances douteuses de 14,5 % en glissement annuel au Cameroun ; encours total CEMAC de 1 536 milliards de FCFA (+6,3 %) ; ratios de 18 % à 25 % pour les banques publiques camerounaises.
  • COBAC — règlement R-2025/02 du 10 décembre 2025 : relèvement du capital social minimum des banques de 10 à 25 milliards de FCFA, en vigueur au 1er janvier 2026.
  • OHADA — Acte uniforme portant organisation des sûretés, adopté le 15 décembre 2010 à Lomé : nantissement sans dépossession inscrit au registre du commerce et du crédit mobilier (droit de suite et droit de préférence), nantissement de stock, nantissement de compte bancaire, nantissement de compte de titres, cession de créance professionnelle à titre de garantie, transfert fiduciaire de somme d'argent, réserve de propriété, statut d'agent des sûretés.
  • Arrêté n° 018/PM du 5 février 2026 portant organisation de la garantie de l'État aux entreprises : couverture jusqu'à 70 % des sommes dues pour une PME ; sollicitation par l'établissement de crédit après pré-accord.
  • Caisse Autonome d'Amortissement (CAA) : plus de 520 milliards de FCFA d'impayés de l'État à ses fournisseurs de biens et services au 31 mars 2026 ; encours total de la dette publique de 15 416 milliards de FCFA à la même date ; 1 059,3 milliards consacrés au service de la dette de janvier à juin 2026, dont 85,8 % en remboursement de principal.
  • Institut national de la statistique (INS) — 3ᵉ Recensement général des entreprises : 430 011 unités recensées, dont 367 109 informelles, soit 85,4 % d'informalité.
  • Pratique bancaire de la place (Cameroun) — sûretés couvrant 130 % à 150 % du montant emprunté ; ratio de couverture du service de la dette généralement exigé au-dessus de 1,20x.

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