Project Finance en zone OHADA : quand le projet répond de lui-même

Project Finance en zone OHADA : quand le projet répond de lui-même

Kay Atangana
Kay Atangana · Ingénieur financier
··9 min de lecture·
OHADAfinancement structuréProject Financeinfrastructures

Un promoteur qui cherche à financer une centrale, un terminal portuaire ou une unité industrielle lourde se heurte presque toujours au même mur : son entreprise ne pèse pas le montant du projet.

C'est arithmétiquement exact, et c'est hors sujet. Le financement de projet a été conçu précisément pour cette situation — il ne demande pas à l'entreprise de porter le risque, il demande au projet de répondre de lui-même.

Comprendre ce déplacement change entièrement la façon dont on prépare un dossier. Et il explique pourquoi tant de projets viables en zone OHADA ne trouvent pas de financement : ils ont été présentés comme des demandes d'entreprise, alors qu'ils relevaient d'une autre logique.

Le déplacement fondamental

Dans un financement corporate classique, le prêteur regarde le bilan de l'emprunteur. Sa question est : cette entreprise peut-elle rembourser ?

Dans un financement de projet, le prêteur regarde une entité créée pour l'occasion — un véhicule dédié, juridiquement distinct de ses actionnaires, qui ne fait rien d'autre que porter ce projet. Sa question devient : les flux que ce projet générera suffiront-ils à servir la dette, et les actifs du projet garantissent-ils le prêt ?

Trois conséquences en découlent, et elles sont contre-intuitives.

La première : la solidité financière du promoteur cesse d'être déterminante. Un opérateur modeste peut porter un projet lourd s'il en démontre la viabilité intrinsèque.

La deuxième : le recours contre les actionnaires est limité, voire nul. C'est l'intérêt majeur pour le promoteur — un échec du projet ne contamine pas ses autres actifs.

La troisième, qui compense les deux précédentes : les prêteurs, privés de recours sur le bilan, exigent en contrepartie un niveau de documentation, de garantie contractuelle et de contrôle sans commune mesure avec un crédit ordinaire. Ce qu'on gagne en protection patrimoniale, on le paie en exigence de structuration.

Ce que l'OHADA rend possible

La zone OHADA regroupe dix-sept États sous un droit des affaires unifié. Pour un montage complexe, cette harmonisation vaut davantage qu'on ne le mesure : elle permet de structurer un financement sans réinventer l'architecture juridique à chaque frontière.

Deux textes portent l'essentiel.

L'Acte uniforme portant organisation des sûretés, adopté le 15 décembre 2010 à Lomé, a introduit des instruments modernes et encore peu mobilisés : nantissement sans dépossession inscrit au registre du commerce, nantissement de compte bancaire, nantissement de compte de titres, cession de créance professionnelle à titre de garantie, transfert fiduciaire de somme d'argent, réserve de propriété.

Il a surtout créé la fonction d'agent des sûretés — une personne chargée de constituer et de gérer les garanties pour le compte d'un pool de prêteurs. Sans elle, un financement à plusieurs banques impose de constituer les sûretés au bénéfice de chacune séparément, ce qui devient ingérable dès que le tour de table dépasse deux ou trois établissements.

L'Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales, révisé le 30 janvier 2014, a introduit la société par actions simplifiée et les actions de préférence. La première offre la liberté statutaire nécessaire pour organiser la gouvernance d'un véhicule de projet — droits de vote, majorités qualifiées, conditions d'entrée et de sortie. Les secondes permettent de différencier les droits selon les apporteurs.

L'architecture financière type

Un financement de projet en zone OHADA s'organise généralement en trois couches, dont les proportions varient peu.

La dette senior représente 60 à 70 % du financement. Elle est apportée par des banques commerciales et, très fréquemment, par des institutions de développement — AFD, PROPARCO, IFC, BDEAC. Elle est servie en priorité et porte les sûretés principales.

La dette mezzanine, 10 à 15 %, se structure en prêts subordonnés ou instruments hybrides. Elle est remboursée après la dette senior, se rémunère davantage, et sert à compléter un tour de table quand les fonds propres disponibles ne suffisent pas.

Les fonds propres, 20 à 30 %, sont apportés par les sponsors. C'est leur engagement qui rend le reste possible : aucun prêteur senior n'entre dans un projet où les promoteurs ne risquent rien.

Le waterfall, et pourquoi il commande tout

L'élément que les promoteurs découvrent le plus tard, et qui structure leur vie pendant dix ans, est la cascade d'affectation des flux.

Elle fixe contractuellement, dès le bouclage financier, l'ordre dans lequel chaque franc encaissé sera employé : dépenses d'exploitation d'abord, puis service de la dette senior, puis provisions pour maintenance, puis service de la dette mezzanine, puis réserves réglementaires — et seulement ensuite distribution aux actionnaires.

Le point décisif est la condition qui la verrouille : aucune distribution n'est autorisée tant que le ratio de couverture du service de la dette n'atteint pas le seuil convenu, généralement 1,20x à 1,30x.

Autrement dit, un sponsor peut détenir la totalité du capital d'un projet rentable et ne rien percevoir pendant plusieurs exercices, parce que la cascade sert d'autres avant lui. Ce n'est pas une injustice : c'est le prix de l'absence de recours sur son bilan. Mais un promoteur qui ne l'a pas modélisé dans sa propre trésorerie découvre trop tard que son projet réussi ne lui rapporte rien avant longtemps.

Les risques, et à qui on les donne

La discipline propre au financement de projet n'est pas d'éliminer les risques — c'est de les attribuer nommément. Un risque non attribué reste chez les prêteurs, qui le refusent.

Le risque de construction se transfère à l'entreprise de travaux par un contrat à prix et délai fermes, assorti de pénalités et de garanties de bonne fin.

Le risque de marché se traite par des contrats de vente de long terme. Sans engagement d'achat ferme, un projet n'est presque jamais bancable.

Le risque politique — expropriation, non-transfert de devises, rupture de contrat par une autorité publique — se couvre par les assurances et garanties spécialisées de type MIGA, ou les garanties partielles de risque des agences de développement.

Le risque de change mérite une attention particulière en zone CEMAC, où la réglementation impose des obligations de rapatriement des devises. Un projet qui encaisse en devises et sert une dette en devises est structurellement plus simple qu'un projet qui encaisse en francs CFA une dette libellée en euros ou en dollars. Cet arbitrage se pose au tout début, pas à la fin.

Ce que ce montage ne fait pas

Il ne convient pas aux petits projets. La documentation juridique, les études techniques indépendantes, les conseils spécialisés et l'assurance représentent un coût fixe considérable, qui ne s'amortit qu'au-delà d'un certain seuil. En dessous, un crédit d'investissement classique, même plus contraignant sur le bilan, reste plus rationnel.

Il ne va pas vite. Entre les premières études et le bouclage financier, on compte en années, rarement en mois.

Et il ne sauve pas un projet dont l'économie ne tient pas. Le financement de projet est impitoyable sur ce point précis : le modèle financier est audité par un tiers indépendant, les hypothèses sont testées en scénarios dégradés, et un projet dont la couverture tombe sous le seuil dans un scénario défavorable ne se finance pas. La rigueur du montage ne compense jamais la faiblesse de l'actif.

Ce que cela impose en amont

Un promoteur qui veut être audible auprès de financeurs internationaux doit avoir résolu, avant même de les rencontrer, trois questions qui n'ont rien de financier : qui achète la production et sur quelle durée, qui construit et sous quelle garantie, qui exploite et avec quelle compétence prouvée.

Le tour de table se construit après. Il ne se construit jamais avant.

Questions fréquentes


Sources

  • OHADA — Acte uniforme portant organisation des sûretés, adopté le 15 décembre 2010 à Lomé : nantissement sans dépossession, nantissement de compte bancaire, nantissement de compte de titres, cession de créance professionnelle à titre de garantie, transfert fiduciaire de somme d'argent, réserve de propriété, statut d'agent des sûretés.
  • OHADA — Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales et du GIE, révisé le 30 janvier 2014 : société par actions simplifiée, actions de préférence, valeurs mobilières composées. Applicable dans les 17 États membres.
  • Pratique du financement de projet — structure type : dette senior 60-70 %, dette mezzanine 10-15 %, fonds propres 20-30 % ; cascade d'affectation des flux établie au bouclage financier ; blocage des distributions tant que le ratio de couverture du service de la dette n'atteint pas 1,20x à 1,30x.
  • Instruments de couverture du risque politique — MIGA (Groupe Banque mondiale), agences de crédit à l'exportation, garanties partielles de risque des institutions de financement du développement (AFD, PROPARCO, IFC, BDEAC).
  • Réglementation des changes CEMAC — obligations de rapatriement des recettes d'exportation, à intégrer dès la structuration de la devise de la dette.

Série · Investir et structurer en zone OHADA · Partie 1/2

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