Ce n'est pas le risque de crédit qui fait tomber un établissement de microfinance. Ce sont ses dirigeants.

Ce n'est pas le risque de crédit qui fait tomber un établissement de microfinance. Ce sont ses dirigeants.

Kay Atangana
Kay Atangana · Ingénieur financier
··7 min de lecture·
CEMACCOBACMicrofinanceEMFcontrôle interne

Un dirigeant d'établissement de microfinance passe l'essentiel de son temps de pilotage sur le risque de crédit. C'est logique : c'est le métier, cela se mesure, et cela occupe les comités.

Les travaux disponibles sur les crises du secteur en zone CEMAC pointent pourtant ailleurs. Ils désignent comme cause principale les défauts de régulation et les mauvaises pratiques de gouvernance au sein des structures elles-mêmes. Les établissements placés sous administration provisoire par la COBAC l'ont été en raison d'irrégularités observées dans leur gestion — irrégularités orchestrées par les dirigeants.

Ce n'est pas une lecture morale, c'est une lecture de mécanisme. Et le mécanisme a une propriété qui rend le sujet difficile à traiter de l'intérieur : celui qui commet l'irrégularité contrôle aussi ce que les indicateurs affichent.

Pourquoi aucun ratio ne le voit

Un risque de crédit se manifeste dans les chiffres avant de se manifester dans les faits : le portefeuille à risque monte, le provisionnement suit, le résultat se dégrade. La chaîne est visible parce que les débiteurs sont extérieurs à l'établissement et qu'ils ne contrôlent pas la comptabilité.

Un risque interne fonctionne à l'inverse. L'engagement irrégulier est saisi comme un engagement régulier. La créance sur une partie liée est classée comme une créance ordinaire. La dérogation n'est pas journalisée, donc elle n'existe pas. Le contrôle qui l'aurait détectée n'a pas été exécuté, et son absence n'a pas été signalée puisque personne ne suit l'exécution des contrôles.

Résultat : au moment où le chiffre bouge, la perte est ancienne. C'est ce décalage qui explique la brutalité apparente des défaillances du secteur — un établissement qui présentait des états acceptables se retrouve sous administration provisoire, et l'écart entre les deux images paraît inexplicable. Il ne l'est pas : les états ne mesuraient pas ce qui était en train de se passer.

Les quatre configurations qui reviennent

La littérature et les dossiers publics du secteur décrivent des situations qui se ressemblent beaucoup.

La concentration de la décision. Un dirigeant fondateur qui engage seul, sans seuil au-delà duquel un second regard devient obligatoire. Ce n'est pas une anomalie de départ — c'est souvent l'organisation qui a permis à l'établissement d'exister. Elle devient un risque le jour où le bilan grossit sans que la gouvernance suive.

La partie liée non déclarée. Un crédit accordé à une société dans laquelle un dirigeant ou un proche a un intérêt, sans que ce lien soit identifié. Ce cas est particulièrement traître parce qu'il dégrade deux normes à la fois : la division des risques, si les bénéficiaires liés ne sont pas regroupés, et la gouvernance.

Le contrôle interne théorique. Un manuel de procédures existe, une fonction de contrôle est nommée, un plan d'audit est écrit — et rien n'est exécuté, ou l'exécution n'est pas tracée. C'est le cas le plus fréquent, et le plus facile à corriger, parce qu'il ne suppose aucune mauvaise foi : il suppose seulement que personne ne vérifie que les vérifications ont lieu.

La dépendance à une personne unique. Dans les structures de taille modeste, la saisie, le rapprochement et le contrôle reposent souvent sur une seule personne de confiance. La confiance n'est pas le problème ; l'absence d'alternative en est un. Un dispositif qui ne survit pas à l'absence d'une personne n'est pas un dispositif, c'est une habitude.

Ce que le régulateur regarde depuis 2021

La réforme prudentielle de 2015 a élargi la supervision au-delà des simples ratios, en introduisant des exigences sur le contrôle opérationnel, la conformité, la gestion des risques et l'audit interne. Après une période de transition jusqu'en 2020, la COBAC a intensifié ses contrôles dès 2021.

Ce changement vise exactement le mécanisme décrit plus haut. On ne demande plus seulement « vos chiffres sont-ils bons ? » mais « qui peut faire quoi, et qui le vérifie ? ».

En pratique, une mission examine désormais des choses qui n'apparaissent dans aucun état : l'existence de délégations écrites et chiffrées, la traçabilité des dérogations, l'exécution effective du plan d'audit interne, la séparation des tâches, le traitement des parties liées.

Un établissement peut donc présenter quatre ratios conformes et sortir d'une mission avec des observations lourdes. L'inverse est également vrai, et c'est important : un établissement qui a franchi une norme mais qui présente un dispositif documenté, un écart identifié et un plan daté n'est pas traité comme celui qui découvre le problème en même temps que l'inspecteur.

Cinq contrôles qui ne coûtent presque rien

Aucun des cinq ne demande de budget. Tous demandent une décision.

  1. Écrire les délégations, avec des montants. Qui engage combien, seul. Au-delà de quel seuil un second regard est obligatoire. Une délégation implicite ne se défend pas.
  2. Journaliser les dérogations. Un dispositif qui n'admet aucune exception est un dispositif que l'on contourne. Un dispositif qui admet des exceptions tracées est un dispositif qui tient — et la trace protège autant le dirigeant que l'établissement.
  3. Tenir un registre des parties liées, et le rapprocher du portefeuille. Dirigeants, administrateurs, leurs proches, les sociétés dans lesquelles ils ont un intérêt. Ce rapprochement doit être automatique, pas mémoriel.
  4. Exécuter le plan d'audit interne et dater les rapports. L'existence d'une fonction ne vaut rien sans programme réalisé. Un plan non exécuté est plus dommageable qu'une absence de plan : il documente une intention non tenue.
  5. Tester la séparation des tâches par l'absence. Prendre la personne la plus centrale du dispositif et se demander concrètement ce qui s'arrête, et ce qui n'est plus contrôlé, pendant trois semaines de congé.

Pourquoi cela vaut aussi de l'argent

Le sujet est habituellement traité comme une contrainte réglementaire. Il est devenu un critère de financement.

Depuis que la BEAC a suspendu, le 2 avril 2026, le refinancement des crédits à moyen terme — le gouverneur ayant confirmé le 29 juin que la demande venait du Fonds monétaire international et visait une extinction progressive du mécanisme —, la ressource longue se raréfie et les banques rationnent en commençant par les contreparties coûteuses à instruire.

Un établissement dont les délégations sont écrites, dont les dérogations sont tracées et dont l'audit interne produit des rapports datés est moins cher à analyser. Les véhicules de refinancement internationaux, eux, font de la gouvernance un critère explicite de sélection, au même rang que le portefeuille à risque ou l'autosuffisance opérationnelle.

La gouvernance n'est plus le prix à payer pour être en règle. C'est ce qui décide de votre accès à la ressource.


Article publié le 14 août 2026. Les faits réglementaires cités sont vérifiés à cette date. Cet article décrit des mécanismes documentés au niveau sectoriel et ne vise aucun établissement en particulier.

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