Il y a, dans presque tout établissement de microfinance, un client dont on ne parle qu'à demi-mot. Il est ancien, il paie, il a grandi avec la maison, et il pèse aujourd'hui une part de l'encours que personne n'a décidée.
Le refuser est commercialement impensable. Le garder fait tanguer la division des risques. Et ce dilemme, contrairement à ce qu'on croit, ne se règle pas au comité de crédit — il se règle bien plus tôt, dans la manière dont l'établissement identifie ce qui constitue un seul et même risque.
La norme ne dit pas ce que l'on croit
La division des risques figure parmi les quatre manquements qui reviennent le plus souvent dans les dossiers du secteur, aux côtés du fonds de solidarité, de la couverture des immobilisations et du coefficient de liquidité.
Ces quatre-là partagent une propriété : aucun ne se dégrade à cause d'une mauvaise activité commerciale. Ils se dégradent par défaut de pilotage de la structure de bilan ou par défaut de dispositif. La division des risques appartient franchement à la seconde famille.
Car la question posée n'est pas « quel est mon engagement sur ce client ? ». Elle est : « quels engagements constituent, ensemble, un seul risque ? »
Ce n'est pas la même chose, et c'est là que se joue la conformité réelle.
Les quatre liens qui font un seul risque
Un ensemble de bénéficiaires forme un même risque lorsqu'une défaillance de l'un entraîne mécaniquement celle des autres. En pratique, quatre liens produisent cet effet, et ils sont rarement tous surveillés.
Le lien capitalistique. Deux sociétés détenues par la même personne ou le même groupe familial. C'est le cas le plus évident, et pourtant il échappe régulièrement, parce que la détention n'est pas toujours déclarée et que les registres ne sont pas systématiquement rapprochés.
Le lien de direction. Des sociétés distinctes dirigées par la même personne, sans lien capitalistique apparent. Le risque est identique : la même trésorerie arbitre, la même signature engage.
Le lien de garantie. Deux emprunteurs sans lien entre eux mais adossés au même bien — un terrain, un immeuble, un équipement. Si la sûreté doit être réalisée, elle ne peut désintéresser qu'une fois. Ce lien-là est le plus insidieux parce qu'il n'apparaît nulle part dans les fiches clients : il n'apparaît que dans le registre des sûretés.
Le lien économique. Un fournisseur et ses trois distributeurs, un donneur d'ordre et ses sous-traitants. Ils ont des bilans séparés et une seule source de revenu. Une rupture chez le premier fait tomber les autres dans le même trimestre.
Un établissement qui ne regroupe que le premier lien croit respecter la norme. Il la respecte sur le papier, et il porte une concentration réelle qu'il ne mesure pas.
Pourquoi c'est un problème de dispositif, pas de décision
Depuis la réforme prudentielle de 2015, qui a étendu la supervision au-delà des seuls ratios vers le contrôle opérationnel, la conformité, la gestion des risques et l'audit interne — avec une transition jusqu'en 2020 et des contrôles intensifiés dès 2021 —, la question posée en mission a changé de nature.
Elle n'est plus « votre engagement dépasse-t-il la limite ? » mais une chaîne :
- comment identifiez-vous qu'un ensemble de bénéficiaires constitue un même risque ?
- ce regroupement est-il automatique dans votre système, ou repose-t-il sur la mémoire d'un chargé de clientèle ?
- qui le contrôle, à quelle fréquence, et où est la trace ?
- quand la limite est approchée, le système bloque-t-il, ou alerte-t-il quelqu'un qui peut passer outre ?
- si quelqu'un peut passer outre : qui, sur quelle délégation écrite, et cette dérogation est-elle journalisée ?
Un établissement peut être parfaitement dans les clous sur le ratio et parfaitement défaillant sur la chaîne. C'est même la situation la plus fréquente, parce que le ratio est un sous-produit du système d'information tandis que la chaîne est un choix d'organisation que personne n'a formellement fait.
Le client qu'on ne peut pas refuser
Reste le cas concret, et il mérite d'être traité franchement plutôt que moralement.
Un client qui pèse trop n'est pas un problème de conformité à corriger par un refus. C'est un signal de structure : l'encours a grandi plus vite que les fonds propres. Trois voies existent, et aucune n'exige de perdre le client.
Partager le risque. Un co-financement avec un autre établissement, ou une garantie de portefeuille, réduit l'exposition nette sans réduire la relation. Les garanties des institutions de développement couvrent une part substantielle du risque — jusqu'à 75 % pour les établissements de microfinance sur certains instruments — et elles sont largement sous-utilisées dans la zone.
Renforcer le dénominateur. Mise en réserve du résultat, augmentation de capital : la limite est un rapport, et l'on peut agir sur les deux termes. C'est plus lent, et c'est plus durable.
Restructurer l'engagement. Un encours concentré sur une échéance unique se traite autrement qu'un encours étalé et amorti. La transformation d'un découvert permanent en crédit amortissable réduit l'exposition dans le temps sans réduire le service rendu.
Ce qui n'est pas une voie : constater le dépassement au moment où la mission le trouve.
Trois vérifications à faire ce mois-ci
- Rapprocher le registre des sûretés du portefeuille. Deux emprunteurs adossés au même bien constituent un seul risque. Ce rapprochement se fait sur documents, en interne, et il révèle presque toujours quelque chose.
- Écrire la règle de regroupement. Quels liens déclenchent un regroupement, qui les identifie, qui le contrôle. Une règle non écrite n'est pas un dispositif.
- Chiffrer la trajectoire, pas seulement le niveau. Le rapport entre votre plus gros engagement et vos fonds propres, sur huit trimestres. Une pente se corrige ; un franchissement se subit.
Un client trop gros n'est pas une faute commerciale. C'est une réussite commerciale qui a dépassé la structure qui la porte — et c'est la structure qu'il faut ajuster, pas la relation qu'il faut sacrifier.
Article publié le 14 août 2026. Les faits réglementaires cités sont vérifiés à cette date. Cet article décrit un cadre général et ne se substitue pas à l'examen d'une situation particulière.



