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Livrer sur bon de commande, ce n'est pas vendre. C'est prêter.

Livrer sur bon de commande, ce n'est pas vendre. C'est prêter.

Kay Atangana
Kay Atangana · 金融工程师
··11 分钟阅读

Un jeudi matin, un homme entre dans votre magasin avec un bon de commande à en-tête. La société est connue. Vous chargez pour huit millions. Il signe le bordereau, vous vous serrez la main, il repart.

Vous pensez avoir vendu.

Vous venez de prêter huit millions à quatre-vingt-dix jours, sans dossier, sans garantie, et sans savoir si cette société paie ses autres fournisseurs.

Ce que vous avez réellement fait

Une vente, c'est un échange : la marchandise contre l'argent. Quand l'argent arrive plus tard, ce n'est plus un échange — c'est un crédit. Vous avez avancé la valeur d'un bien contre une promesse de paiement future. C'est la définition exacte de ce que fait une banque.

La différence, c'est qu'une banque qui prête huit millions instruit un dossier. Elle vérifie l'existence juridique de l'emprunteur, elle regarde ses états financiers, elle interroge ses encours ailleurs, elle prend une garantie, elle fixe un plafond, elle fait signer. Le tout prend des semaines et mobilise un comité.

Vous avez pris la même décision en quarante secondes, debout, sur un seul critère : la société vous semblait sérieuse.

Ce critère porte un nom dans le métier du crédit — la notoriété — et il est réputé sans valeur prédictive. Une entreprise connue n'est pas une entreprise solvable. Elle est simplement une entreprise dont beaucoup de gens ont entendu parler, ce qui lui permet précisément d'obtenir de la marchandise chez plus de fournisseurs que les autres. C'est un actif pour elle. Ce n'est pas une information pour vous.

Le bon de commande n'est pas une garantie

C'est le malentendu central, et il coûte cher.

Un bon de commande est un document commercial. Il exprime une intention d'achat. Il ne constitue ni une sûreté, ni un engagement de paiement opposable dans les mêmes termes qu'un effet de commerce, ni un titre exécutoire. Il a l'apparence d'un engagement, et c'est cette apparence qui est exploitée.

Le droit OHADA prévoit une procédure rapide pour recouvrer une créance : l'injonction de payer. Mais elle suppose une créance certaine, liquide et exigible. Or que se passe-t-il dans le cas type ? La marchandise est sortie, un acompte a parfois été versé, la réception n'a pas fait l'objet d'un procès-verbal contradictoire, et le débiteur soutient que la livraison était partielle, ou non conforme, ou que le solde faisait l'objet d'un accord verbal.

La créance cesse d'être certaine. Et une créance qui cesse d'être certaine sort de la procédure rapide pour entrer dans la procédure longue — celle que le mauvais payeur professionnel connaît parfaitement, et qui est son principal instrument de travail.

Ce que disent les chiffres

Le délai de paiement moyen déclaré par les entreprises camerounaises auprès de leurs clients s'établit à 68 jours pour les petites et moyennes entreprises, 72 jours pour les moyennes, et 43 jours pour les grandes. Autrement dit : plus une entreprise est petite, plus elle attend son argent — l'inverse de ce que sa trésorerie peut supporter.

70 % des entreprises estiment que l'allongement des délais de paiement a un impact très important sur leur santé financière. Chez les moyennes entreprises, la proportion monte à 82,5 %.

Et il faut le dire clairement : il n'existe au Cameroun aucun plafond légal général applicable aux paiements entre entreprises. Rien n'interdit contractuellement 120 jours, ni 150. Le délai est ce que le rapport de force commercial en fait — et dans ce rapport de force, le fournisseur qui a déjà livré a perdu tout moyen de pression.

Un dernier chiffre pour situer l'ordre de grandeur du phénomène chez le plus gros donneur d'ordre du pays : le délai de paiement de l'État à ses prestataires est passé de 120 jours en 2023 à 160 jours en 2024, puis à plus de 200 jours en 2025.

L'argent que vous ne voyez pas partir

Voici la partie que l'on sous-estime toujours.

Quand huit millions restent dehors quatre-vingt-dix jours, la perte n'est pas nulle même si vous êtes payé à la fin. Cet argent-là ne dort pas : il est immobilisé. Il ne finance pas la rotation suivante de votre stock, il ne saisit pas l'opportunité qui passe, il ne négocie pas de remise sur un achat comptant.

Pour une entreprise de distribution qui réalise 25 % de marge sur une rotation, chaque franc bloqué dans le cycle est un franc qui ne travaille pas à 25 %. Le coût de votre crédit fournisseur n'est pas nul — il est égal à ce que vous savez faire de votre propre argent.

Et lorsque le paiement n'arrive jamais, la perte n'est pas de huit millions : elle est de huit millions plus la marge que ces huit millions auraient produite en tournant normalement pendant que vous les attendiez.

Le rapport de force vient de changer, et peu de gens l'ont vu

Pendant longtemps, le seul recours contre un débiteur de mauvaise foi était le tribunal : lent, coûteux, incertain, et souvent hors de proportion avec une créance commerciale de quelques millions. C'est ce qui explique que l'impayé soit devenu une fatalité admise — tout le monde le subit, presque personne ne poursuit.

Deux évolutions récentes déplacent ce rapport de force.

La première est juridique. Depuis le 16 février 2024, la révision de l'Acte uniforme OHADA sur les procédures simplifiées de recouvrement élargit l'assiette des saisies. Sont désormais saisissables au Cameroun le fonds de commerce, le bétail, les biens placés chez un tiers, les titres de créances négociables — et les avoirs en monnaie électronique. Dans une économie où une part croissante des encaissements transite par le mobile money, la portée de ce dernier point est considérable et reste largement ignorée.

La seconde est financière. Le 20 janvier 2026, la BEAC a lancé à Douala le premier bureau d'information sur le crédit de la CEMAC, opéré par le groupe Creditinfo. Il centralise les données de paiement des particuliers, des PME et des grandes entreprises à destination des banques et des établissements de microfinance. Le règlement de la COBAC encadrant le fichage des mauvais payeurs est en cours de finalisation ; parmi ses dispositions figurent l'intégration des créances confiées aux sociétés de recouvrement et, sous procédure contradictoire, l'extension possible de la mise à l'index au dirigeant de la personne morale.

Ce que cela signifie, concrètement : pour une entreprise qui vit de sa capacité à obtenir de la marchandise à crédit, l'inscription au fichier est plus dissuasive qu'un jugement qu'elle laissera traîner — et infiniment moins coûteuse à déclencher pour vous.

(Ce texte est en cours d'adoption au moment où nous écrivons. Nous le signalons comme tel : rien de ce qui n'est pas publié ne doit être présenté comme applicable.)

Ce qu'il faut faire, et ce n'est pas compliqué

Vous n'allez pas devenir banquier. Vous devez simplement cesser de faire du crédit sans le savoir. Quatre règles suffisent à changer la nature du risque.

Écrivez votre règle d'octroi. Un plafond d'encours par client, un délai maximum, et la liste de ce que vous exigez au-delà d'un certain montant. Une règle écrite, même imparfaite, vaut infiniment mieux qu'une décision au cas par cas prise dans l'urgence d'une vente.

Séparez celui qui vend de celui qui accorde. Le commercial dont la rémunération dépend du volume ne devrait pas décider seul à qui l'on fait crédit. Aucune institution financière n'autorise cette configuration — elle sépare par construction l'origination et le risque. C'est probablement la mesure la plus efficace, et elle ne coûte rien.

Documentez la livraison. Bon de commande signé par une personne dont vous vérifiez qu'elle engage la société, bordereau contresigné à la réception, réserves consignées. C'est ce qui transforme une créance contestable en créance certaine, liquide et exigible — c'est-à-dire une créance qui ouvre la procédure rapide au lieu de la procédure longue.

Regardez votre encours comme un portefeuille. Combien de clients concentrent la moitié de vos créances ? Quelles factures ont plus de 90 jours ? Quel client a changé de comportement de paiement ces six derniers mois ? Ces trois questions sont celles que toute banque se pose chaque mois sur son portefeuille de crédit. Vous portez le même type de risque et vous ne vous les posez jamais.

La question qui reste

Il y a une chose que ces règles ne diront pas à votre place : combien vous avez déjà perdu.

La plupart des dirigeants que nous rencontrons connaissent leur chiffre d'affaires au franc près et n'ont aucune idée du montant réel de leurs créances mortes — celles qui figurent encore à l'actif du bilan à leur valeur nominale, alors que personne n'y croit plus. Elles gonflent le bilan, faussent le résultat, et se retournent contre l'entreprise au pire moment : celui où elle va demander un concours à sa banque, et où l'analyste voit ce que le dirigeant ne regardait pas.

Commencer par ce chiffre-là est la seule façon sérieuse d'entrer dans le sujet.


Questions fréquentes


Sources

  • Délais de paiement clients (68 j PME, 72 j moyennes, 43 j grandes) et impact déclaré (70 %, dont 82,5 % chez les moyennes entreprises) : enquête du GECAM — Groupement des Entreprises du Cameroun, né en décembre 2023 de la fusion du GICAM et d'ECAM — auprès de ses entreprises membres.
  • Délai de paiement de l'État à ses prestataires (120 j en 2023, 160 j en 2024, plus de 200 j en 2025) : direction de la Trésorerie, ministère des Finances, réunion de coordination du 6 février 2026 à Yaoundé.
  • Élargissement de l'assiette des saisies (fonds de commerce, bétail, avoirs en monnaie électronique, biens détenus par un tiers, titres de créances négociables) : révision de l'Acte uniforme OHADA portant organisation des procédures simplifiées de recouvrement et des voies d'exécution, applicable au Cameroun depuis le 16 février 2024.
  • Lancement du bureau d'information sur le crédit de la CEMAC (Creditinfo Central Africa) à Douala le 20 janvier 2026 : BEAC.
  • Projet de règlement COBAC relatif au fichage des mauvais payeurs : en cours de finalisation à la date de rédaction — intégration des créances confiées aux sociétés de recouvrement, procédure contradictoire avant extension au dirigeant.

Article rédigé le 3 août 2026. Les données chiffrées sont vérifiées à cette date. Le cadre réglementaire relatif au fichage des mauvais payeurs étant en cours d'adoption, cet article sera mis à jour à la publication du texte définitif.

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