Dé-dollariser un paiement ne dé-dollarise pas un bilan

Dé-dollariser un paiement ne dé-dollarise pas un bilan

Kay Atangana
Kay Atangana · Ingénieur financier
··9 min de lecture·
PAPSSréserves de changeCEMACfranc CFArisque de convertibilité

Depuis l'adhésion de la BEAC au Système panafricain de paiement et de règlement, le 9 juillet 2026, une phrase circule dans les notes de marché : l'Afrique centrale s'affranchirait du dollar.

Elle est fausse, et elle est fausse d'une manière précise qu'il vaut la peine de nommer, parce qu'elle conduit à mal évaluer ce qui a réellement changé.

Le PAPSS règle en monnaies locales. Il agit donc sur la devise de règlement d'une transaction. Il n'agit ni sur la devise dans laquelle une entreprise s'endette, ni sur celle dans laquelle elle achète ses intrants, ni sur celle dans laquelle une banque centrale détient ses réserves. Ce sont quatre objets distincts, et un seul vient de bouger.

Ce qui a réellement changé, et son périmètre exact

Un paiement entre deux pays du réseau ne transite plus par un correspondant hors du continent. Il se règle directement, en monnaies locales, entre systèmes de paiement membres. Le réseau compte, depuis l'entrée de la BEAC, 28 pays, plus de 190 banques commerciales et fintechs, et 16 switches — périmètre en extension, à re-dater à chaque citation. L'intégration des établissements de la CEMAC est annoncée d'ici fin 2026 : c'est un calendrier de travail annoncé, pas une certitude d'aboutissement.

Le gain est réel et il est double : le délai, qui passe de plusieurs jours ouvrés à un règlement quasi immédiat sur les corridors ouverts, et le coût. Sur ce second point, la projection la plus citée — plus de cinq milliards de dollars d'économies annuelles pour le continent — date du lancement du système en janvier 2022 et n'a, à notre connaissance, jamais été réévaluée depuis. C'est une projection initiale, pas un résultat mesuré, et elle mérite d'être citée comme telle.

Ce périmètre est celui du commerce intra-africain. Il ne couvre pas ce qui vient d'ailleurs.

Les trois dollars qui ne bougent pas

Le dollar de l'importation extra-africaine. Une entreprise camerounaise qui achète une ligne de production en Allemagne, du blé en mer Noire ou des composants en Asie a besoin de devises convertibles. Aucun mécanisme de règlement intra-africain ne les lui fournit. La composition des importations de la zone décide de ce besoin, pas l'architecture des paiements.

Le dollar de la dette. Un émetteur souverain ou un emprunteur corporate endetté en devise reste exposé à cette devise jusqu'à l'échéance. Le PAPSS n'a aucun effet sur un stock de dette existant, et aucun effet sur la devise dans laquelle un prêteur international acceptera de prêter demain.

Le dollar des réserves. C'est le plus important, et le moins discuté.

Pourquoi les réserves de change restent le vrai sujet de la zone

Le franc CFA d'Afrique centrale est arrimé à l'euro par une parité fixe. La tenue de cette parité repose sur la capacité de la banque centrale à honorer la demande de devises. Cette capacité se lit dans deux indicateurs, et tous deux se redressent.

La BEAC prévoit des réserves de change équivalentes à 4,72 mois d'importations de biens et services à fin décembre 2026, contre 4,12 mois en 2025. Le taux de couverture extérieure de la monnaie est attendu à 70,7 % en 2026, contre 65,2 % en 2025. Les avoirs extérieurs nets de la banque centrale progresseraient de 67,6 %, pour atteindre 5 026,2 milliards de francs CFA à fin 2026.

Ce redressement est réel. Il faut cependant lire d'où il vient : l'évolution favorable des cours du pétrole, la stabilité des volumes exportés, et le produit de deux eurobonds. Autrement dit — le prix d'une matière première, et un emprunt libellé en devise.

C'est exactement l'inverse d'une dé-dollarisation.

Ce que le PAPSS fait quand même aux réserves, et son ordre de grandeur

Il serait injuste de conclure qu'il n'y touche pas. Il y touche, par un canal indirect et modeste.

Chaque paiement intra-africain qui cessait de transiter par une devise tierce est une demande de devises qui ne se forme plus. Sur un flux régional important, l'effet cumulé n'est pas nul.

Mais l'échelle n'est pas la même. Le commerce intra-africain reste une fraction minoritaire des échanges du continent : c'est précisément le problème que la zone de libre-échange continentale cherche à corriger. Un mécanisme de règlement soulage la demande de devises à proportion des flux qu'il capte, et ces flux sont encore ceux qui existent, pas ceux qu'on espère.

Le PAPSS est un instrument de coût et de délai. Il n'est pas un instrument de réserve. Les confondre conduit à surestimer l'amélioration du profil extérieur de la zone dans une note de risque-pays.

Ce que cela change pour qui alloue depuis l'extérieur

Trois conséquences pratiques, dans l'ordre où elles se présentent à un comité.

Le risque de règlement et le risque de convertibilité se séparent enfin. Ils étaient confondus dans la plupart des grilles d'analyse, parce que dans les faits, le même détour par un correspondant portait les deux. Il faut désormais les évaluer séparément : le premier s'améliore nettement, le second ne dépend pas du PAPSS.

Le régime des changes reste le paramètre déterminant, et il n'a pas bougé. Le règlement n° 02/18, adopté le 21 décembre 2018 et entré en vigueur le 1er mars 2019, impose le rapatriement des recettes d'exportation, encadre la détention de comptes en devises, et soumet certains paiements extérieurs à autorisation préalable. Son durcissement se poursuit : le taux de rapatriement applicable au secteur extractif, aujourd'hui de 35 %, doit passer à 50 % au 1er janvier 2027 puis 70 % au 1er janvier 2028. Un modèle qui n'intègre pas ce régime en ligne de trésorerie sous-estime le coût de sortie des flux — quelle que soit la rapidité du rail qui les transporte.

L'exposition opérationnelle d'une contrepartie régionale s'améliore vraiment. Une entreprise de la zone qui achète et vend en Afrique voit son besoin en fonds de roulement diminuer, parce que le flottant se réduit. Cette amélioration-là est mesurable, ligne à ligne, sur son propre cycle. Elle mérite d'être créditée à la contrepartie — c'est la seule des trois qui se traduit directement dans un dossier de crédit.

La question à poser avant de reprendre la phrase

Avant d'écrire qu'une zone se dé-dollarise, une question suffit à trancher : de quelle devise parle-t-on — celle du règlement, celle de la dette, celle de l'importation, ou celle de la réserve ?

Pour la CEMAC en 2026, la réponse honnête est : la première a changé, les trois autres non. C'est déjà un progrès considérable, et le décrire tel qu'il est vaut mieux que de l'exagérer — parce que celui qui exagère aujourd'hui devra expliquer demain pourquoi la parité et les réserves obéissent toujours aux mêmes lois.

Article publié le 30 août 2026. Les projections de réserves citées sont celles de la BEAC à juin 2026 et seront révisées ; cet article sera mis à jour à leur publication suivante.

Questions fréquentes

Sources

  • Adhésion de la BEAC au PAPSS, 9 juillet 2026 ; 28 pays, plus de 190 banques et fintechs, 16 switches (périmètre postérieur à l'entrée de la BEAC) ; intégration CEMAC d'ici fin 2026 (calendrier de travail annoncé) : Afreximbank, communiqué du 9 juillet 2026.
  • Projection d'économies de plus de 5 milliards de dollars par an : annonce du lancement de PAPSS, janvier 2022 — projection initiale, non réévaluée depuis, à ne pas présenter comme un résultat observé.
  • Réserves de change de la CEMAC : 4,72 mois d'importations à fin décembre 2026 contre 4,12 mois en 2025 ; taux de couverture extérieure de la monnaie 70,7 % en 2026 contre 65,2 % ; avoirs extérieurs nets de la BEAC 5 026,2 milliards de FCFA (+67,6 %) : BEAC, prévisions de juin 2026.
  • Facteurs du redressement (cours du pétrole, volumes exportés, deux eurobonds) : BEAC, mêmes prévisions.
  • Rapatriement des recettes d'exportation, encadrement des comptes en devises, autorisation préalable de certains paiements extérieurs : Règlement n° 02/18/CEMAC/UMAC/CM, adopté le 21 décembre 2018, entré en vigueur le 1er mars 2019.
  • Durcissement du taux de rapatriement applicable au secteur extractif — 35 % aujourd'hui, 50 % au 1er janvier 2027, 70 % au 1er janvier 2028 : instruction BEAC n° 001/GR/2026, annoncée le 23 avril 2026.

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