À fin mars 2026, les créances nettes du système monétaire sur les États de la CEMAC atteignaient 11 397,6 milliards de francs CFA, soit l'équivalent de 83,5 % des 13 655,4 milliards de crédits accordés à l'économie.
Ce rapport mérite d'être lu lentement. Il ne dit pas que les banques prêtent peu. Il dit que pour un franc allant à l'économie réelle, il en part 0,84 vers la signature souveraine — une contrepartie qui ne fait pas défaut, ne demande pas de garantie, ne coûte presque rien à instruire et se refinance.
Aucun comité de crédit rationnel ne fait autrement. C'est précisément ce qui rend le sujet difficile.
Le paradoxe, en deux chiffres de plus
La zone n'est pas à court de liquidité : la surliquidité bancaire y dépasse le millier de milliards de francs. Et pourtant le crédit au secteur privé représente environ 17,5 % du produit intérieur brut camerounais, contre 28,7 % en moyenne en Afrique subsaharienne.
Liquidité abondante, crédit privé faible : ce n'est pas une contradiction, c'est un arbitrage. Le capital ne manque pas ; ce qui manque est une contrepartie privée dont l'instruction coûte moins cher que son rendement marginal.
Pourquoi l'arbitrage penche mécaniquement
Le coût d'instruction. Un titre souverain s'analyse en minutes. Un dossier de crédit d'entreprise en zone CEMAC s'instruit en dizaines de jours — souvent soixante à quatre-vingt-dix —, et l'essentiel de ce délai est consommé par des allers-retours documentaires, parce que quatre entreprises sur cinq y opèrent hors des registres officiels, sans comptabilité certifiée ni états auditables.
Le traitement en fonds propres. À rendement comparable, l'exposition souveraine en monnaie locale consomme structurellement moins de capital réglementaire qu'une exposition d'entreprise non notée. Dans un exercice où le capital devient la ressource rare, cet écart pèse lourd.
La liquidité de sortie. Un titre se cède ou se refinance. Une créance d'entreprise en souffrance reste au bilan jusqu'au recouvrement ou à la perte : il n'existe pas, en zone OHADA, de marché secondaire organisé des créances en souffrance — contrairement à ce qui se construit actuellement au Maroc, où un projet de loi encadrant leur cession directe, élaboré avec l'appui de la Société financière internationale, ouvrira l'acquisition au-delà des seuls établissements réglementés.
Ce qui vient de changer, et qui durcit encore l'arbitrage
Deux faits de 2026 poussent dans le même sens.
Le 2 avril 2026, le Comité de politique monétaire de la BEAC a suspendu les opérations de refinancement des crédits à moyen terme destinés à l'investissement productif. Le gouverneur a confirmé le 29 juin que la suspension répondait à une demande du Fonds monétaire international, dont la position est que le mécanisme doit disparaître progressivement. Les banques perdent l'un des rares dispositifs qui adossait du crédit à moyen terme à une ressource correspondante — c'est-à-dire précisément l'outil qui rendait le crédit d'investissement soutenable.
Et le règlement COBAC R-2025/02, en vigueur depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, porte le capital social minimum des banques de 10 à 25 milliards de francs, avec un premier palier à 14 milliards au 31 décembre 2026, puis 18, 22 et 25 milliards jusqu'en 2029. Une banque qui doit lever du capital privilégie, dans l'intervalle, les emplois qui en consomment le moins.
Autrement dit : la contrainte réglementaire et la contrainte de ressource poussent toutes deux vers le souverain, au moment où l'économie a le plus besoin de l'inverse.
Le point aveugle de cet arbitrage
L'exposition souveraine est traitée comme un actif sans risque. Elle est sans risque de défaut. Elle n'est pas sans risque de concentration.
Un système bancaire dont les créances sur les États représentent 83,5 % du crédit à l'économie porte une corrélation massive : tous les établissements sont exposés à la même signature, au même moment, avec les mêmes maturités. Une tension budgétaire régionale ne se diversifie pas — elle s'ajoute.
Cette concentration est parfaitement visible dans les états. Elle est rarement traitée comme une exposition, parce que la pondération réglementaire ne l'exige pas. C'est exactement le type de risque qui ne se voit pas dans un ratio et qui se découvre dans un cycle.
Ce qui déplace réellement l'arbitrage
Le discours habituel demande aux banques de « faire plus de crédit PME ». Ce n'est pas une demande, c'est un souhait : tant que le coût d'instruction reste ce qu'il est, l'arbitrage ne bougera pas.
Ce qui le déplace est mesurable, et tient en trois leviers.
Réduire le coût d'instruction, pas le risque. Un dossier qui arrive complet — comptes retraités, propriété claire, sûretés inscrites et opposables, plan de trésorerie relié au cycle réel — ne demande pas moins de rigueur : il demande moins d'heures. C'est sur les heures que se joue l'arbitrage, pas sur l'appétit.
Rendre la sortie possible. Tant qu'une créance dégradée ne peut ni se céder ni se faire servicer, chaque octroi engage le bilan jusqu'à son terme. Préparer dès aujourd'hui un portefeuille cessible — décrit par cohortes, avec des sûretés vérifiées et un historique de recouvrement documenté — ne suppose aucun texte nouveau.
Utiliser les instruments qui existent. Les garanties de portefeuille des institutions de développement couvrent une part substantielle du risque — jusqu'à 50 % pour les prêts aux petites et moyennes entreprises, davantage pour les établissements de microfinance. Elles sont sous-utilisées non par méfiance, mais parce que le goulot n'est pas le risque : c'est encore et toujours le dossier.
Ce qu'il faut retenir
83,5 % n'est pas un chiffre d'indignation. C'est la mesure d'un arbitrage rationnel, pris chaque jour, par des comités qui font correctement leur travail avec les dossiers qu'ils reçoivent.
Il ne se corrigera pas par la volonté. Il se corrigera le jour où instruire une entreprise coûtera à une banque quelque chose de comparable à ce que lui coûte un titre — et ce jour-là se prépare en amont du comité de crédit, pas en son sein.
Article publié le 14 août 2026. Les chiffres cités sont vérifiés à cette date.



