[FR] This article is available in French onlyRead in FR →
L'industrialisation ne commence pas par une usine neuve. Elle commence par un calcul.

L'industrialisation ne commence pas par une usine neuve. Elle commence par un calcul.

Kay Atangana
Kay Atangana · Financial engineer
··11 min read

Quand on explique qu'un accès en franchise au marché chinois profite surtout aux économies qui transforment, la réponse arrive toujours dans les mêmes termes : l'industrialisation, c'est long, c'est lourd, ça se compte en décennies. On ne va pas construire des usines pour profiter d'une mesure douanière.

C'est vrai. Et c'est hors sujet.

Parce que la règle qui commande l'accès au marché chinois — 40 % de valeur ajoutée régionale pour les produits fabriqués à partir de matières non originaires — ne demande pas de construire quoi que ce soit. Elle demande de prouver une transformation. Et il existe au Cameroun un nombre considérable d'entreprises qui transforment déjà, qui exportent pourtant en brut, et qui ne l'ont jamais calculé.

Pour celles-là, l'industrialisation n'est pas un chantier national. C'est un exercice de comptabilité analytique.


Ce que le tissu industriel pèse réellement

Commençons par établir ce qui existe, parce que le discours ambiant suggère un désert et que les chiffres disent autre chose.

Le troisième Recensement général des entreprises, dont les résultats ont été publiés en mai 2025, dénombre 438 893 unités économiques au Cameroun — plus du double des 209 482 recensées en 2016. Sur ce total, 61 542 relèvent du secteur secondaire : industries extractives et manufacturières, bâtiment, eau, électricité, gaz.

Soixante et un mille cinq cent quarante-deux. Ce n'est pas un désert. C'est un tissu.

Le ministère en charge des PME donne une lecture complémentaire à partir d'un périmètre plus large : 569 208 unités économiques formelles, dont 99,9 % de très petites, petites et moyennes entreprises, avec un stock de PME passé de 287 316 en 2019 à 472 208 en 2025, dont 20,8 % dans le secteur secondaire.

(Les deux sources ne comptent pas la même chose — périmètres et dates diffèrent. Nous les présentons côte à côte plutôt que d'en fabriquer une moyenne qui n'aurait aucun sens.)

Retenez la direction plutôt que la décimale : plusieurs dizaines de milliers d'entreprises camerounaises produisent, assemblent, transforment. La question n'est pas leur existence.


Le chiffre qui dérange

Voici celui qu'il faut regarder en face.

Entre 2016 et 2025, le nombre total d'unités économiques a plus que doublé. Sur la même période, la part relative du secteur secondaire est passée de 15,4 % à 14 %.

L'industrie a donc progressé en nombre et reculé en poids. L'économie s'est développée plus vite qu'elle, et principalement ailleurs — dans un tertiaire qui représente désormais 85,6 % des unités.

Ce recul relatif est le vrai sujet. Il ne dit pas que le pays ne sait pas produire. Il dit que produire n'a pas été, ces dix dernières années, le chemin le plus rentable ou le plus finançable — et c'est une question d'incitations et de capital, pas de compétence.

Le gouvernement a d'ailleurs fixé la cible correctement : porter la valeur ajoutée manufacturière de près de 14 % à 25 % du PIB à l'horizon 2030. L'écart entre l'ambition et la trajectoire actuelle mesure exactement le travail à faire.


Le chiffre que je ne peux pas vous donner

Je voulais ouvrir cet article sur le taux d'utilisation des capacités de production industrielles au Cameroun. C'est l'indicateur qui répondrait à la question centrale : nos usines tournent-elles à pleine charge, ou à la moitié ?

Je ne l'ai pas trouvé. Aucune publication récente, ni de l'institut national de la statistique, ni de la banque centrale, ni des organisations patronales, ne le rend public de façon régulière et vérifiable. La seule référence exploitable renvoie à la crise énergétique d'il y a une dizaine d'années, où les capacités industrielles auraient été utilisées à environ 60 %.

Nous aurions pu reprendre ce chiffre. Nous ne le ferons pas : une donnée d'il y a dix ans, présentée comme actuelle, est une donnée fausse.

Mais cette absence est en elle-même un enseignement, et il est sévère : un pays qui vise 25 % de valeur ajoutée manufacturière ne publie pas régulièrement le taux d'utilisation de son outil de production. On ne pilote pas ce qu'on ne mesure pas. Et une entreprise qui ne connaît pas son propre taux d'utilisation ne sait pas si sa croissance passe par un investissement ou par une organisation.

C'est le premier chiffre que nous demandons quand nous entrons dans une unité de production. Il est presque toujours plus bas que ce que le dirigeant annonce, et presque jamais suivi.


Les trois marches, dans l'ordre où elles coûtent

L'industrialisation n'est pas un bloc. C'est un escalier, et les deux premières marches ne demandent pas de capital.

Marche 1 — Compter ce qu'on transforme déjà

Un exportateur de cacao qui fait fermenter, sécher, trier et calibrer avant expédition ne vend pas la même chose qu'un ramasseur. Un opérateur qui décortique, qui broie, qui torréfie, qui conditionne sous marque ajoute de la valeur mesurable. Un atelier qui assemble à partir de composants importés en ajoute aussi.

Aucun d'eux, dans la plupart des cas, n'a jamais calculé quelle proportion du prix final se forme au Cameroun.

Or c'est exactement ce que la règle d'origine demande : la valeur ajoutée régionale rapportée au prix du produit fini, calculée produit par produit, sur une structure de coûts réelle. Ce n'est pas un dossier juridique, c'est une comptabilité analytique — la même que celle qui sert à savoir quelle référence gagne de l'argent et laquelle en perd.

Il existe donc, aujourd'hui, des entreprises qui franchiraient déjà la barre des 40 % et qui exportent en régime de matière première faute d'avoir fait l'addition. Cette marche-là ne coûte pas une usine. Elle coûte quelques jours de travail comptable.

Marche 2 — Utiliser ce qui est déjà installé

Une machine amortie qui tourne une équipe au lieu de deux représente de la capacité industrielle déjà payée, et inemployée.

C'est la marche la plus rentable de toutes, parce que le capital est déjà dans le bilan. Elle passe par trois leviers ordinaires : allonger la campagne quand la matière le permet, ajouter une équipe quand la demande le justifie, et surtout agréger — rassembler autour d'une unité existante les volumes de producteurs trop petits pour justifier la leur.

Cette dernière idée est la plus sous-exploitée du pays. Elle ne demande pas de construire : elle demande d'organiser, de contractualiser et de financer un besoin en fonds de roulement saisonnier. Trois choses qui relèvent de l'ingénierie, pas du béton.

Marche 3 — Ajouter de la capacité

C'est seulement ici que l'on parle d'investissement, de terrain, d'énergie, d'équipement — et de tous les obstacles que l'objection initiale invoquait à juste titre.

Mais on n'y arrive qu'en troisième position. Et on y arrive avec un dossier que personne ne peut monter avant d'avoir franchi les deux premières marches : un historique de production, un taux d'utilisation documenté, une valeur ajoutée calculée, et un débouché identifié. C'est-à-dire, très exactement, ce qu'une banque demande pour financer un outil industriel.


Pourquoi la PMI est le bon pari

On parle beaucoup de grandes unités structurantes. Elles comptent. Mais l'espoir raisonnable est ailleurs, et pour trois raisons qui tiennent aux chiffres.

La densité. Des dizaines de milliers d'unités déjà en activité constituent une base de départ qu'aucun programme d'investissement ne peut créer en dix ans. Le tissu existe ; il est fragmenté, sous-capitalisé et mal financé, mais il existe.

La proximité. Près de 48 % des unités industrielles sont concentrées à Douala (30,5 %) et Yaoundé (17,0 %). Cette concentration, souvent présentée comme un déséquilibre territorial, est aussi un atout industriel : elle rend possibles la sous-traitance, la mutualisation logistique et l'agrégation — les trois mécanismes qui font qu'un tissu de PMI devient une filière.

L'emploi. Les structures créées en 2025 représentent près de 90 000 emplois prévisionnels. La PMI ne crée pas l'emploi le plus visible ; elle crée l'emploi le plus nombreux.

Ajoutez à cela ce que la PMI a de propre : elle décide vite, elle change de produit sans comité, elle connaît son marché. Ce qui lui manque n'est ni l'intelligence du métier ni l'agilité — c'est le capital de cycle et la mesure de soi.

Ce sont deux problèmes qui se traitent.


Ce que cela veut dire pour un dirigeant, cette semaine

Calculez votre taux d'utilisation réel. Heures machine effectives rapportées aux heures machine disponibles, sur une période représentative. Si le résultat vous surprend, c'est qu'il fallait le calculer.

Calculez votre valeur ajoutée locale, produit par produit. Pas en moyenne : la moyenne masque toujours la référence qui qualifie et celle qui ne qualifie pas.

Identifiez la contrainte réelle avant de parler d'investissement. Est-ce la machine, la matière première, l'énergie, la main-d'œuvre, la commande, ou la trésorerie ? Dans notre expérience, la réponse est bien plus souvent la trésorerie de campagne que l'équipement — et ce n'est pas la même solution, ni le même interlocuteur.

Regardez l'agrégation avant l'extension. Si votre unité tourne à 60 %, les volumes de trois producteurs voisins vous coûtent moins cher qu'une deuxième ligne.


Le fond de l'affaire

L'industrialisation d'un pays, c'est long. La qualification d'une entreprise à un régime préférentiel, non.

Confondre les deux, c'est renoncer à ce qui est accessible cette année au motif que ce qui est accessible dans vingt ans est difficile. Or la mesure douanière chinoise ne demande pas au Cameroun d'être industrialisé. Elle demande à chaque entreprise, une par une, de prouver ce qu'elle transforme.

C'est une différence d'échelle décisive. Un pays ne se transforme pas par décret. Une entreprise, elle, peut faire son calcul lundi.


Questions fréquentes


Sources

  • INS Cameroun, troisième Recensement général des entreprises (RGE-3), résultats publiés en mai 2025 : 438 893 unités économiques recensées, contre 209 482 au RGE-2 (2016) ; 61 542 unités dans le secteur secondaire ; part relative du secteur secondaire à 14 % contre 15,4 % en 2016 ; tertiaire à 85,6 % ; concentration industrielle à Douala (30,5 %) et Yaoundé (17,0 %), soit près de 48 % des unités industrielles.
  • MINPMEESA, annuaire statistique 2025 : 569 208 unités économiques formelles, dont 99,9 % de PMEESA ; stock de PME passé de 287 316 (2019) à 472 208 (2025) ; 20,8 % des PME dans le secteur secondaire ; structures créées en 2025 représentant près de 90 000 emplois prévisionnels.
  • Cible de valeur ajoutée manufacturière portée de près de 14 % à 25 % du PIB à l'horizon 2030 : orientation gouvernementale.
  • Règle d'origine et seuil de 40 % de valeur ajoutée régionale pour le traitement tarifaire nul chinois : voir notre article « Zéro droit de douane vers la Chine : la vraie nouvelle n'est pas le zéro, c'est les 40 % ».

Ce que nous n'avons pas pu sourcer. Le taux d'utilisation des capacités de production industrielles au Cameroun ne fait l'objet d'aucune publication récente, régulière et vérifiable à notre connaissance. La seule référence trouvée renvoie à la crise énergétique d'il y a une dizaine d'années (capacités utilisées à environ 60 %) et n'est pas transposable à aujourd'hui. Nous préférons signaler cette absence plutôt que de publier un ordre de grandeur invérifiable.

Périmètres non réconciliés. Les décomptes de l'INS et du MINPMEESA reposent sur des champs et des dates différents et ne sont pas superposables. Nous les présentons distinctement, avec leur source respective.

Article rédigé le 3 août 2026. Les données chiffrées sont vérifiées à cette date.

Share

Stay informed

Get notified the moment we publish a new analysis in this area.

Questions about this topic?

Our team answers. No sales pitch — just clear answers.